jeudi 28 juillet 2016

Dans mon assiette #3



[1] On trouve plusieurs articles sur ce sujet sur le Net, par exemple sur le site de l'association L214, ou sur Un monde vegan.
[2], [3], [4] Des informations documentées sur Viande.info, Vegan France, et Un monde vegan.
[5] Le carnisme est un terme redéfini en 2001 par la psychologue sociale Melanie Joy pour désigner l'idéologie qui justifie la consommation de viande. 
[6] On peut lire à ce sujet "Le paradoxe de la viande", par Estiva Reus. 
Martin Gibert est l'auteur de Voir son steak comme un animal mort (2015), dont on peut lire des extraits en ligne sur le site de son éditeur. La citation à la fin de mon billet est tirée de ce livre.
[7] Une video qui montre les contradictions des consommateurs de viande à ce sujet.

mercredi 22 juin 2016

Cet été... un an après



Je n'avais pas prévu ce texte, mais il s'impose et je le laisse faire. 

Il y a un an aujourd'hui, on apprenait que tu étais mort. 
C'est encore bizarre, et étrangement familier, de le dire.

C'est drôle, il faisait exactement le même temps. lourd, pluvieux, orageux.
Je marchais dans la rue, comme aujourd'hui.

Mais aujourd'hui, je ne cours pas, je ne pleure pas. je ne suis pas terrifiée, paniquée, sidérée. pensant que c'est un cauchemar et que je vais me réveiller.

Aujourd'hui je suis triste, et un peu en colère.
Pas contre toi, non. quand je pense à toi à présent c'est plutôt doux.
Même si je t'en ai voulu parfois. d'avoir fait ça. d'abandonner ton amoureux. de ne pas nous laisser d'explications.


Si tu savais tout ce qui s'est passé depuis un an.
On a pleuré. crié. hurlé.
On n'a pas pleuré. pas crié. pas hurlé. 
On s'est tuEs.
On a parlé. parlé. parlé. on a essayé de comprendre. on s'est raconté des histoires. peut-être vraiEs, peut-être fausses. 
On a rêvé de toi. mort, vivant, mourant de nouveau, encore et encore, vivant.
On s'est éloignéEs, parce qu'on ne pouvait pas partager ça.
On s'est rapprochéEs parce qu'on avait besoin de le partager.
On est alléEs voir des psys. des sophrologues. des acupuncteurs. des voyantes. des magnétiseuses.
On s'est repliéEs dans nos coins comme des animaux blessés. parce qu'on ne pouvait traverser ça que seulEs, et en silence. on s'est sentiEs seulEs.
On s'est jetéEs à corps perdu dans le travail. 
On s'est misEs en arrêt maladie.
On a somatisé. on a eu du mal à s'endormir. du mal à se lever.
On a essayé de se soutenir. on n'a pas toujours réussi.
On a regardé nos vies. on a ressenti l'absurdité.
On a envoyé balader des trucs. des idées. des valeurs. des gens. des directions.
On en a changé.
On a pris des tournants. on est en train de les prendre.

On a changé.

Tu nous reconnaîtrais pas, peut-être.

Mais tu sais, il y a quelque chose qui est tellement difficile, et auquel je ne m'attendais pas (à ce point).

C'est de devoir lutter pour le droit d'être triste.
De défendre son temps de souffrance.
De devoir justifier son état et ses émotions.

"15 jours d'arrêt maladie ? C'est un peu beaucoup, quand même ?"
"Tu es encore triste ?? Mais ça fait quoi...au moins 6 mois, non ?"
"Allez, il faut pas passer à autre chose maintenant."
"On va pas se laisser abattre, hein !" 
"Tu as passé un hiver difficile ? Mais vous étiez si proches que ça ?"
"Tu réagis fort je trouve."
"Tu es très/trop/vraiment sensible."
"Attention à la dépression." 
"C'est quand même pas normal de pleurer comme ça."

Tu sais, on n'a pas droit à un arrêt de travail pour le décès d'unE amiE. Deux jours maximum pour unE conjointE ou unE enfant. Un seul pour un parent, frère ou sœur. Sinon, rien. 

C'est quoi le temps accordé pour être triste ? 
C'est quoi le délai légal pour les larmes ? 
Qui en décide ? Comment cela pourrait-il être identique pour tout le monde ?

On n'est pas toutEs passéEs par les mêmes émotions aux mêmes moments. Temporalités différentes. Intensités et durées variables. Evolutions spécifiques. 
Bouleversements et résurgences de blessures passées, ondes de choc, personnelles et intimes. 
Incomparables.

La tristesse ne passe pas comme ça, d'un seul coup. En une fois. Comme si le "deuil" pouvait tenir dans un temps bien défini. La tristesse est là et puis elle n'est plus là. Elle se fait discrète. Et puis elle revient. Elle se transforme. Elle se déplace. Elle envahit tout. Elle submerge. Elle s'évapore.

On a ri, aussi, cette année. On a vécu de bons moments. On continue. 
Et parfois pleurer n'est pas seulement douloureux ou désagréable. Parfois la tristesse fait du bien. Elle nettoie, elle apaise.

Lutter pour le droit d'être triste, c'est aussi refuser de faire comme si rien n'avait changé. Comme si ça n'était pas si grave.
Mais c'est arrivé. La tristesse nous aide à nous transformer. A continuer à vivre avec cet évènement et tout ce qu'il implique, remue, bouleverse et fait résonner pour chacunE. 
A vivre avec toi, parce que tu seras toujours là, en chacunE de nous.

Seb, tu vois, depuis un an, je réalise que le droit d'exprimer sa tristesse et sa souffrance, c'est (aussi) ce qui nous rend vivantEs. 
Et que d'en être privéEs, on peut en mourir.

Voilà, c'est l'été, de nouveau. Maintenant l'été, le début de l'été, ce sera toujours toi.
Et ça me procure une heureuse tristesse.



Face à la mort, "on n'a plus le droit d'être triste", Le Monde, 31 octobre 2015.